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 l'incendiaire

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MessageSujet: l'incendiaire   Jeu 6 Aoû - 13:46



jeanne
☾ quatorze ans
☢ uranus
☼ brûler les voitures
quand jeanne était petite, tellement elle regardait le feu, tellement le feu la fascinait que le mère l'avait montré à la consultation municipale. on avait analysé son sang. c'était dans le sang qu'on avait vu que jeanne était une incendiaire. mais qu'à part cet amour du feu, ce léger excès, c'était une très belle fille, vigoureuse et tout, regardez-là avait dit la mère aux brothers and sisters, elle leur avait expliqué que la seule chose à éviter c'était de la laisser seule avec le feu parce que cet excès qu'elle avait en elle, elle ne ressentait pas qu'elle le portait, comme sa beauté, son rire. alors elle pouvait l'oublier et perdre la tête à trop regarder le feu. et cela jusqu'à allumer des incendies dans sa propre maison, avait-on dit. voilà, avait raconté la mère, c'était tout. (pluie d'été, marguerite duras)  
⊹ magenta ⊹ maëlle ⊹ venus in furs




Dernière édition par miette le Mer 12 Aoû - 12:51, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: l'incendiaire   Jeu 6 Aoû - 13:47



(LIVRE I)
SÉPARÉS TOI ET MOI,
ON SERA COMME DES MORTS.
C'EST PAREIL.

Ils disent tous qu'elle est belle, mais que sa voix est horrible. Qu'elle ne sait pas parler.
Elle n'a pas tout à fait appris à parler. Les mots s'emmêlent autour de sa langue pour sortir de sa bouche selon une suite illogique et incohérente. Elle confond les lettres à pont et les lettres à  barre, les cercles et les croches. Ses paroles se transforment en des incantations obscures, que personne ne comprend. Pas même Atome. Chaque fois qu'elle ose communiquer avec les autres enfants, ils la regardent d'un air interloqué, puis la montrent du doigt en riant. Ils parlent dans leur langue qu'elle ne comprend pas, faite de mots inversés et d'expressions étranges, qui lui font rappeler qu'elle ne vient pas de la même région qu'eux. Pas du bon côté de la carte.
Sur son cahier d'école, elle y a inscrit des signes étonnants, sur lesquels se multiplient les traits et les barres. Elle ne comprend que les lignes droites, perpendiculaires ou parallèles, peu importe. Le maître d'école a complimenté son esprit rectiligne, parfaitement géométrique, a-t-il dit. A la fin de la journée, il a convoqué la mère et le père dans son bureau, et leur dit que si la place d'Ernest était dans sur les bancs de l'Université, celle de Jeanne était dans une école spécialisée. Il a dit que Jeanne était un cas particulier. Un cas de dyslexie mixte, je crois. Elle manifeste vraisemblablement des dysfonctionnements de la voie phonologique, et de la voie lexicale. Puis il a ajouté : si vous souhaitez la laisser à l'école, je vous conseille de réserver des séances chez l'orthophoniste. Miette, qui n'avait entendu que les derniers mots, demanda à Atome son avis :
- Quel Monsieur, l'orthophoniste ? (en arrondissant bien les O)
- Celui qui soigne les mots.
- Quels maux ?
- Ceux de la langue.
Elle couru se réfugier dans les jupons de sa mère, tapant de ses deux poings sur les fines jambes lourdes des problèmes d'argent, des problèmes de scolarisation de ses enfants et des problèmes de souper et de ménage. Sur son visage s'écoulent des fleuves de larmes salées. Elle crie maman, maman, hic veux pas retourner hic à l'école hic. Ses mots entrecoupés de hoquets étaient un appel au secours. Parce qu'elle ne voulait pas qu'on lui ausculte la langue, car si elle était morte, un enfant lui avait dit qu'ils allaient la couper et qu'elle ne pourra plus jamais chanter.
Tempétueuse, elle déferle toute sa peur de voir sa langue coupée sur la jupe neuve de maman. Et quand Jeanne pleure, tous les brothers et sisters pleurent en choeur.

Quand les parents ne savaient pas quoi faire, ils s'enfuyaient à la grande ville, laissant leur fils aîné et Jeanne s'occuper de leurs brothers and sisters. Atome regroupait les cinq têtes blondes autour de lui, pour former son auditoire. Suzanne, la moyenne, lui tendait le livre noir, le seul livre qu'ils avaient à l'appartement, disposé sur l'unique étagère en carton, qui constituait accessoirement leur bibliothèque. C'était le livre fétiche des brothers et sisters, et quand ils étaient seuls dans l'appartement, il demandait toujours à Atome de le lire. La mère avait interdit aux enfants d'y toucher parce que c'était un livre sombre et triste. Elle avait dit au père qu'il détenait le secret de l'amour du feu de Miette. Ils ne l'avaient jamais ouvert, car Atome connaissait toute l'histoire rien qu'en touchant l'épaisse couverture de cuir du livre. Il la racontait de sa voix lancinante, les yeux fermés, l'âme paisible. Et les brothers and sisters écoutaient jusqu'au dernier mot cette histoire qu'ils connaissaient par cœur.
Cette histoire, l'histoire de leur famille, ils l'avaient toutes gravées sur leur cœur.

(Histoire du Roi de Jérusalem,
Fils de David.)

Les parents aimaient oublier leurs enfants pendant une nuit, ou deux parfois. Ils erraient dans la grande ville au gré des verres de whisky, de vin blanc ou de rouge. Mais ceux que préférait la mère (de loin) étaient les verres de vodka, parce qu'ils détiennent l'amertume de la Pologne, le goût de la patrie abandonnée. La mère avait imaginé plusieurs fois son plan de fuite, son retour au pays. Comment, un beau matin, elle lâcherait ses pommes de terre épluchées sur la table, enlèverait son tablier, empaquetterait ses robes et ses livres dans sa valise, mettrait son manteau à fourrure sur son dos, et disparaîtrait sur le pas de la porte. Le père l'avait retrouvé sur le quai de la gare, la valise à la main, attendant le train qui l'emmènerait vers l'est, très loin, vers l'est. Il l'avait pris dans ses bras, l'avait bercé doucement, lentement, tendrement, et elle s'était souvenu qu'elle aimait follement cet homme, qui était son mari, le père de ses enfants, l'inconnu qu'elle avait rencontré dans le train numéro 753920 en partance pour le sud de la France. L'homme avec qui elle avait construit sa vie.
Les nuits où l'alcool coulait à flot dans leurs veines étaient les nuits où le père aimait le plus la mère, et la mère aimait le plus le père. L'amour fou qu'ils avaient momentanément connu ce soir-là dans le train revenait comme une vieille mélodie d'antan, enfermée dans une boîte à musique poussiéreuse. Et c'était aussi ces soirs-là que la mère, amoureuse, chantait ses plus  belles chansons. Sa belle voix résonnait dans toute la cité, enroulait les cinq tours toujours debout et laissait le monde dans une légère allégresse. La mère aurait pu devenir chanteuse, si elle n'avait pas eu cette vie là, tout le monde le lui disait. Les chansons qu'elle fredonnait étaient toujours des chansons d'amour, qui réveillaient en chacun la passion qui somnolait en eux. La douce mélodie réveillait les amoureux, qui se regardaient dans le fond des yeux, et accueillaient chaleureusement l'autre en lui.

Un soir comme celui là, après que les brothers et sisters étaient tous endormis dans leur minuscule dortoir, Jeanne et Ernest s'étaient couchés sur leur matelas de fortune, emmêlés l'un avec l'autre. La fenêtre était ouverte sur le ciel plein à craquer. L'atmosphère avait été lourde toute l'après midi, et pesait sur leurs épaules comme un terrible fardeau. Alors que tout le monde était étrangement irritable, Jeanne était aussi paisible de la pluie.
Le ciel a commencé à grogner, la pluie à tomber.
Il s'est déchiré au dessus de leur tête,
dans un grondement assourdissant,
et la foudre illumina leur visage d'ange.

(Au loin)
La voix de la mère – ou bien était-ce la jolie voix de Jeanne, à jamais découverte - résonnait dans la nuit :

À la claire fontaine
M'en allant promener
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné

Il y a longtemps que je t'aime jamais je ne t'oublierai

Et dans les bras d'Atome, elle s'y perdit.


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MessageSujet: Re: l'incendiaire   Mer 12 Aoû - 11:33



(LIVRE II)
JE VOIS DES FLAMMES,
A-T-ELLE DIT,
AU CREUX DE LA NUIT.


Un garçon de son âge lui avait donné rendez vous sur le terrain vague, entre les détritus et les restes de vie. Il l'avait prise par la taille, et lui avait volé un baiser dans le cou. De ses deux mains, elle l'avait repoussé. Il était tombé par terre, le cul dans les ronces. Il ne s'était pas fâché, parce qu'il la désirait tant. Miette était belle, avec ses cheveux dorés, et ses boutons de rose naissant sous son t-shirt blanc. Pour se faire pardonner, il lui avait offert une fleur. Mais Jeanne aurait préféré la boîte d'allumettes.
Celle qui dépassait de la poche de son blouson en cuir.
Il le lui avait donné.
Parce qu'il savait que cela lui ferait plaisir.
Atome l'avait retrouvé assise sur un muret en pierre, à regarder la flamme consumer le bout de bois jusqu'à lui brûler le bout de ses doigts.
Allumettes après allumettes.
Elle ne détachait pas ses yeux de la flamme.
La flamme.
La flamme.
La flamme. Qui danse, et qui s'éteint.

Atome lui a arraché la petite boîte des mains (elle a pleuré) et il l'a jeté de toute ses forces dans le lac.
Ce n'était pas pour la rendre triste. Ni pour l'énerver.
Mais pour la sauver.

(...)

La mère avait amené chez le médecin de quartier pour la faire examiner. Le soir d'avant, Jeanne avait volé le briquet du père, celui qui servait à allumer ses cigarettes, et avait amassé un petit tas de bois dans un des coins de l'appartement. Elle avait donné quelques directives aux brothers and sisters, qui étaient heureux d'aider leur grande sœur. Ils s'étaient rendus chez le marchand de journaux pour arracher quelques pages de magazines, avec beaucoup de discrétion, quand la vendeuse avait le dos tourné. Arrivés à la maison, les quatre petits rats avaient enlevés leurs pulls et leurs manteaux, et de leur habits d'hiver étaient tombés des flocons de papier. Des brochures en tout genre sur papier glacé. Des doubles pages avec des femmes nues dessus. Et des gros titres, qu'ils ne comprenaient pas. Miette non plus. Avec ces quelques bouts de journaux, elle avait fait une grosse boule de papier, qu'elle avait allumé avec la flamme de son briquet.
L'épaisse fumée grise avait alarmée la mère et le père, qui s'était jeté sur Miette avant de se jeter sur le feu naissant pour la frapper violemment.
La mère avait pleuré, et s'était à son tour jeté sur le père, pour le ruer de coups et le bombarder d'insultes.
Quand tout le monde s'était calmé, la mère avait dit qu'elle avait pris la décision de l'emmener chez le docteur le lendemain, à l'aube.

La mère n'avait pas l'habitude d'aller chez le docteur, car elle se méfie de ses gens qui disent détenir la connaissance. Toute la connaissance du monde. Mais, elle ne se méfie pas de son propre fils, parce que lui sa connaissance vient de nulle part. Elle est vierge de toute corruption. Les médecins, ils disent connaître l’entièreté du corps humain et de ses dysfonctionnements. Ils prescrivent toujours des tas de crèmes, de cachets effervescents, de pilules à avaler, de sirops à boire, de suppositoires. Mais ils comprennent pas que ce sont des maladies imaginaires, qui n'existent que dans la tête. Ils ne peuvent pas guérir des riens avec des crèmes. C'est vain.
Ce médecin n'était pas plus compétent que les autres, avait dit la voisine, mais, il pouvait faire quelque chose. Le médecin a bien examiné Jeanne, de ses orteils jusqu'au sommet de ses cheveux. Il a tâté son pouls, pris sa tension et son poids. Tout indiquait que Jeanne était une jeune fille vigoureuse et en bonne santé, a-t-il dit. Le secret de sa maladie, il l'a trouvé à l'intérieur de sa gorge, dans les profondeurs de son gosier.  A l'aide de sa loupe, il a découvert la fine couche de particules grises collées sur sa langue, sa seconde peau, invisible à l’œil nus, sa texture cendrée. Son arme à la main, il a entendu, dans le sein de cette jeune fille, aux airs si doux, si léger, le crépitement du feu brûler.
Il a reposé soudainement le stéthoscope sur la table.
- Madame, puis-je vous parler seul à seul ?
- Oui. Jeanne, vas attendre dehors.
- Je suis désolée de vous l'annoncer, votre fille est atteinte de - pyromanie.
- Pyromanie ? (en roulant les R, relent de son accent étranger)
- Une fascination excessive du feu, qui la pousse à provoquer elle-même des incendies pour se soulager. Je vous conseille d'aller voir un psychologue, qui saura vous dire quoi faire.

Prescriptions du psychologue :
- la garder loin des feux de cheminée, des gens qui fument, des gazinières et des chaudières à gaz, des feux de camp
- éteindre la télévision lorsque dans le journal télévisé ils évoquent d'incendies (de forêt, de bâtiment)
- arracher les pages de journal lorsqu'ils évoquent des incendies
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